⭐️ Civic-Tech, une illusion de l’agora 2.0 ?


Par Marc Thébault

Lorsque, en 1957, sort Mon Oncle de Jacques Tati, on découvre une satire – certes poétique et plutôt bienveillante – d’un modernisme forcené et béat, où les performances technologiques semblent être le principal intérêt, bien avant l’usage, l’ergonomie et, détail, l’efficacité. Franchement, lorsque je pense aux Civic-Tech, je ne suis pas très loin de me sentir replongé dans cette ambiance extatique et absurde, quand ce n’est dans une version plus hard, en l’occurrence Brazil de Terry Gilliam.

Commencer la réflexion par des outils, c’est aller droit dans le mur

Ainsi, lorsque j’entends les débats sur ce sujet, il m’apparait que la posture générale qui tient lieu de stratégie se résume en quelques mots « Puisque la technologie permet de le faire, alors faisons-le ! », sans se soucier d’objectifs et de d’utilité réels. Impression largement renforcée par les nombreuses sollicitations de start-up qui pensent avoir trouvé la pierre philosophale et veulent nous vendre à n’importe quel prix une solution miracle fondée sur des études de marchés certainement approximatives et sur une méconnaissance, pour le coup flagrante, du secteur public et de ce doit être une concertation.

J’ai l’habitude de présenter la communication comme un processus en 5 étapes : d’abord créer et maintenir du lien avec ses cibles, leur donner l’information nécessaire à leur compréhension des sujets abordés, ouvrir un temps de participation, promouvoir le résultat obtenu, puis tenter d’emporter l’adhésion du plus grand nombre. Commencer la réflexion par les outils de la phase 3, c’est donc négliger les deux premières, donc aller dans le mur !

On nous refourgue du futurisme de pacotille

En réalité, on ne nous propose pas (ou rarement), une démarche complète et cohérente, on nous refourgue du futurisme de pacotille, censé recoller les morceaux entre citoyens et collectivités, à l’heure où même les maires sont touchés par la défiance, si on lit bien le baromètre 2018 du Cevopif sur la confiance politique des Français (65 % en 2009, 55 % en 2017), voir sous ce lien. Et après presque 30 ans de constat du peu d’efficacité (une confidence, je crois que les citoyens s’en sont aperçu), sauf exception, des divers mécanismes de participation mis en œuvre et d’apparition d’effets pervers – notamment la création (l’autoproclamation ?) d’une nouvelle caste de notables, seuls habilités visiblement à squatter les réunions publiques pour assurer leur lobbying corporatiste – on nous jure que le salut viendra de la technologie.

« Les gens, y comprennent rien »

Et, face à ces médecins de foire, des responsables locaux qui semblent être bien campés dans un unique souhait, afficher coûte que coûte du moderne et du participatif, mais qui persistent à ne pas vouloir donner une place réelle au dialogue, notamment à la prise en compte des avis émis (une autre confidence, je crois que là aussi les citoyens ont bien saisi le concept). Même camouflé sous une grosse couche de technologie séduisante, quand le destin des participations est proche de celui d’un mouchoir en papier usagé, cela se voit ! Et les plus designées et les plus responsives des applications ne parviendront jamais à faire oublier que, en règle générale, l’avis implicite porté sur les émetteurs  est contenu dans ces quelques mots : « Les gens, y comprennent rien ».

Rien à voir avec la technologie

Tout cela pour dire qu’avant de parler performances technologiques – et seulement après avoir résolu les disparités en équipements ad hoc (smartphones et tablettes) et en accès à des réseaux très haut débit pour tous (et à un tarif acceptable) – il conviendrait de penser objectifs, motivations, réforme des outils existants (voire leur mise en cohérence) qualité du sujet mis en débat et place authentiquement donnée à la parole de l’Autre. Tout ceci n’ayant, à l’évidence, rien à voir avec la technologie.


NDLR : une enquête OpinionWay “nouvelle citoyenneté, nouvelles influencesabonde dans ce sens, en démontrant que c’est le sentiment que leur avis ne sera pas pris en compte qui freine principalement la participation citoyenne.

Pour des points de vue plus convaincus par la civic tech et la synthèse du groupe de travail de l’Observatoire socialmedia, lire l’article d’Anne-Claire Dubreuil dans le livre blanc (accès réservé aux membres, créez un compte gratuitement) : “📕 Civic tech, effet de mode ou opportunité pour le communicant ?

Lire aussi (sur le blog) :
⭐️ Résultats de l’enquête : “les communicants publics et la civic tech”


🔹 Marc Thébault est directeur du marketing territorial de la Communauté Urbaine de Caen-la-Mer et membre du COPIL de l’Observatoire socialmedia des territoires.
⭐️ Retrouvez tous les articles de notre blog collaboratif dans la rubrique Expertises. Une idée de sujet ? Contactez-nous pour rejoindre le club des auteurs !