⭐️ Fake news : les territoires à l’heure de la post-vérité [Le cas d’Info Roubaix]


Jean-Charles Lallouet

Vous aimiez les trolls? Vous allez adorer les fake news! Mis sur le devant de la scène lors des élections américaines de 2016, ce phénomène de désinformation n’a pourtant pas attendu Donald Trump pour sévir sur nos territoires. Explications.

 

Fake news. Fausses informations, in french. Depuis la fin de l’année 2016, à la faveur des élections américaines, le terme fait énormément parler de lui, jusqu’à inciter le Président de la République Emmanuel Macron à proposer de légiférer sur le sujet. Au cas où vous auriez vécu dans une grotte ces derniers mois, il s’agit de diffusion d’informations fausses ou truquées, dans le but d’acquérir un avantage politique ou financier (merci Wikipédia). S’il est attaché actuellement aux réseaux sociaux, le phénomène n’est cependant pas nouveau. Ses codes rappellent ceux de la propagande du XXe siècle: puissance de diffusion, réalité faussée, utilisation des peurs, etc. Dès le début du web, la rumeur s’est immiscée sur la Toile, notamment via les chaînes de mails, donnant naissance à de premières initiatives de régulation, tel que le site Hoaxbuster, fondé dès 2000.

FACT CHECKING

Le développement des réseaux sociaux a donné un second souffle à ces fausses informations. Au climat de défiance vis-à-vis des médias et de la parole “officielle” se sont ajoutés les principes de recommandations et d’affinités propres à la plupart des réseaux. Ajoutez-y la puissance de diffusion desdits réseaux, vous obtenez un cocktail détonant, propice à la propagation des fake news. C’est en premier lieu un problème pour les journalistes, qui non seulement sont confrontés à une concurrence déloyale dans la captation de l’audience, mais qui doivent en plus intégrer une mission de “fact-checking” consistant à vérifier ces fausses informations. Certains médias ont été jusqu’à créer un service dédié comme Le Monde (Décodex) ou Libération (Desintox). C’est un problème aussi pour les communicants publics, dont les messages peuvent rapidement être brouillés par des “contre-vérités” difficiles à désamorcer.

PROPAGATION DANS LES TERRITOIRES

Dans un article daté de janvier, Le Courrier des Maires l’expliquait très bien : ces “informations” ne visent pas que les grandes figures politiques nationales, mais se propagent sur les territoires. Des élus locaux en ont déjà fait les frais, comme par exemple les maires Benoîst Apparu (Châlons-en-Champagne) et Michel Ulmer (Langourla), pour reprendre les cas cités par Le Courrier des Maires. La visée est ici clairement politique et l’est d’autant plus lorsque certains élus se font eux-mêmes, de façon volontaire ou non, le relai de fake news. L’exemple le plus récent est celui de Laurent Wauquiez, qui a fait scandale pour ses propos tenus face aux étudiants d’une école de commerce, et avant cela pour une citation attribuée à Angela Merkel.

Plus pernicieux, les faux comptes officiels sur les réseaux sociaux sont un problème – là aussi pas nouveau – pour les services communication. Quel est leur objectif? La réponse est moins évidente, surtout que ces pages redoublent d’efforts pour se présenter comme une source officielle. L’information sur la construction d’une piscine réservée aux femmes à Roubaix a ainsi été relayée par le compte Twitter “Info Roubaix” (voir par ailleurs). Animé par un anonyme, celui-ci relaie toute sorte d’informations (toutes sans source), avec une audience qui donnerait envie à beaucoup de community managers… On imagine non sans mal les dégâts en terme d’image, que l’information initiale soit vraie ou fausse.

PAS DE RECETTE MIRACLE

Dès lors, que faire face à ce moulin à vent? Je spoile la fin de l’article en vous disant d’emblée que la recette magique n’existe pas. Le réflexe immédiat consiste à signaler les comptes et les contenus porteurs de fake news. Facebook et Twitter multiplient les annonces pour lutter contre ce phénomène. Si ces promesses tardent à se concrétiser, le signalement est impératif et ne peut qu’inciter ces réseaux à agir.

Le deuxième réflexe est de rétablir les faits. Il est clair que la façon de réagir face à un troll (que l’on a fini par apprendre à bien aimer) n’est pas la même que face à une fake news. Le premier est personnifié, au contraire de la fake news dont l’origine n’est pas toujours évidente. Si l’ignorance finit bien souvent par être la meilleure arme contre le troll, l’absence de réponse face à un phénomène de fake news peut s’avérer dangereux. Les faits doivent répondre aux faits. Et en rétablissant une vérité mise à mal, n’oubliez pas que vous répondez à ceux qui liront votre réponse, plus qu’au compte visé.

DÉVELOPPER L’ESPRIT CRITIQUE ET L’ANALYSE DES CITOYENS À L’HEURE DE LA POST-VÉRITÉ

Est-ce que demain la loi promise par le Président se posera comme un levier supplémentaire pour contrer la diffusion de ces fausses informations? Cela reste à voir, tant l’appréciation du concept en lui-même est sujet à débats. Dans l’immédiat, les initiatives d’éducation aux médias et à l’information qui fleurissent un peu partout en France se présentent, si ce n’est comme une recette magique, tout du moins comme la solution la plus durable. Cela aussi, c’est une mission de service public, même si elle ne peut pas être portée par les seules institutions. Face au développement des usages numériques et à la prolifération des sources d’information, développons l’esprit critique et d’analyse des citoyens, à l’heure de la post-vérité. 

 


Il était une fois “Infos Roubaix”

 

C’est l’histoire d’un jeune Roubaisien passionné par l’info et les médias. Âgé de 14 ans, anonyme, il franchit le pas en créant la page Facebook d’actualités locales “Info Roubaix”.

L’audience est rapidement au rendez-vous mais la page a la fâcheuse tendance de s’approprier – sans autorisation ni mention des auteurs – les textes, photos et vidéos d’autres sites, en particulier ceux de la municipalité et de la presse locale. Lorsque ces détournements lui sont signalés, l’animateur de la page suit un rituel immuable: il s’excuse, dit qu’il ne recommencera plus… avant de le refaire aussitôt. La page Facebook ne survivra pas à ces violations des droits d’auteur.

L’HYPERACTIVITÉ DE LA FACHOSPHÈRE

Toujours aussi passionné, le jeune de 14 ans (qui les a maintenant depuis quelques années, selon sa bio Facebook) trouve un nouveau terrain de jeu : Twitter. Plus de contenus volés: “Info Roubaix” tweete beaucoup, sur tous les sujets… et jamais sans la moindre source. Peut-être encouragé par une audience vertigineuse, le compte franchit rapidement la ligne jaune en publiant de fausses informations. Jusqu’à ce tweet annonçant – à tort – l’ouverture d’une piscine réservée aux femmes à Roubaix. Profitant de l’hyperactivité de la fachosphère sur ce réseau, la news a pris une ampleur vertigineuse, jusqu’à attirer l’attention de la presse, de la locale jusqu’à la nationale.

UNE AMPLEUR MÉDIATIQUE INÉDITE

Les appels de journalistes souhaitant vérifier le fondement de cette information n’ont pas tardé à affluer au service communication de la Ville, tout comme les messages privés d’habitants sur les réseaux sociaux. La stratégie a dès lors été de désamorcer, au cas par cas, cette fausse nouvelle, tout en veillant à ne pas donner de visibilité supplémentaire à son auteur. La publication, comme tant d’autres auparavant, a en parallèle été signalée à Twitter, à plusieurs reprises. La Ville a elle-même publié, sur les réseaux et ses supports éditoriaux, des appels à la vigilance sur la confusion possible entre les comptes institutionnels et des comptes comme “Info Roubaix”.

Est-ce l’ampleur médiatique prise par cet événement ou la conjonction de ces différentes actions qui ont incité le réseau à l’oiseau bleu à agir? Toujours est-il que le compte a été rapidement suspendu. Ni une ni deux, l’auteur est réapparu avec un nouveau profil sur Twitter (peu actif), puis avec une nouvelle page Facebook, que nous vous invitons à signaler massivement. Ainsi va le petit monde des fake news… et le quotidien des community managers territoriaux.

Jean-Charles Lallouet



Simon Séreuse

[Paroles de CM]
« 
C’est toi Info Roubaix? »

 

Laissez-moi vous raconter une tranche de vie de mon quotidien de community manager de la Ville de Roubaix… Sur le terrain, il m’arrive régulièrement de devoir me présenter aux personnes croisées, à mon grand désarroi vu mes talents d’orateur… Oui, je suis plus à l’aise en 280 caractères écrits, plutôt qu’à l’oral. Bref, quand je leur explique qui je suis, il m’arrive fréquemment de me voir rétorquer : « Ah c’est toi Info Roubaix ? ».

 

Au delà de mon roulement d’yeux, il est de mon devoir de les mettre en garde et de faire de la pédagogie en leur rappelant les principes de compte certifié (@roubaix l’a, pas Info Roubaix) et de communication publique. Ma réponse est toujours la même : « Regardez ses tweets : pas de source, pas de visuel, des fautes d’orthographes et des sondages débiles… C’est officiel à votre avis ? Non ? Alors, vous pouvez maintenant cliquer sur le bouton Se désabonner 😎 ».

CE QUI SEMBLE ÉVIDENT POUR UN COMMUNICANT PUBLIC NE L’EST PAS POUR L’USAGER

Au « sommet » de sa forme, feu-Info Roubaix représentait quasiment la moitié des sources de ma veille quotidienne sur Twitter. Le pompon était atteint quand les twittos (pas les plus honnêtes, il faut le reconnaître) répondaient à Info Roubaix en nous mentionnant, comme si ces deux comptes étaient une seule et même entité !

N’ayez pas peur de le répéter encore et encore, ce qui nous semble évident pour nous, communicants publics, ne l’est pas forcément pour l’usager ! Il y a quelques semaines encore, un de mes interlocuteurs tombait des nues… Alors qu’il est un conseiller municipal ! Certains n’ont simplement pas les codes nécessaires pour appréhender les réseaux sociaux.

Sinon, si un troll ou un compte non-officiel vous pose problème, vous avez toujours la possibilité d’appliquer la méthode de Marc Cervennansky pour « identifier un compte Twitter anonyme » !

Simon Séreuse


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🔹Jean-Charles Lallouet dirige le service communication de la ville de Roubaix. Il est membre du COPIL de l’Observatoire socialmedia des territoires

🔹Simon Séreuse est ‎Community Manager de la ville de Roubaix. Il est également membre du COPIL de l’Observatoire socialmedia des territoires.

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