⭐️ Gamification sur les réseaux sociaux : zoom sur le “gamethread” du musée de Cluny


Aline Damoiseau

Le gamethread®, c’est tout simplement l’idée géniale de redonner vie à ces bons vieux “livres dont vous êtes le héros“… sur Twitter ! Le musée de Cluny a été le premier à tenter l’expérience. Qu’il s’agisse de chats mignons ou de quêtes chevaleresque, ici la gamification est prétexte à découvrir les collections du musée. Rencontre avec Aline Damoiseau, responsable des nouveaux médias du musée, et Ariane Aujoulat, créatrice du concept.

 

1) Le gamethread, kesako ?

Le gamethread est une sorte de « livre dont vous êtes le héros » version millenials. Il s’agit d’un « thread », ces tweets reliés entre eux et qui permettent de développer un propos sur plusieurs publications, conçu sous forme de jeu. Chaque tweet offre plusieurs possibilités d’actions au participant (aller à gauche, monter l’escalier, sortir de la pièce, etc). Et chacun de ses choix permet de se construire son propre récit. Dans le cas du musée de Cluny, le gamethread propose plusieurs parcours. Le parcours « Plaisir des yeux » part notamment à la découverte d’« animaux mignons ». Le parcours « A vos risques et périls » se veut une sorte de quête chevaleresque. Et le parcours exploratoire est plus conçu comme une promenade « aléatoire » dans nos collections. Des passerelles sont possibles d’un parcours à l’autre et, selon les choix effectués, les fins de jeu sont diverses. Courez dans le musée et vous vous retrouvez dirigé vers la sortie, suivez attentivement les leçons d’un maître d’armes et vous pourriez découvrir un trésor, etc.

2) Comment vous est venue l’idée de redonner vie à ces bons vieux livres et pourquoi ?

L’idée nous a paru excellente ; mais elle n’est pas de nous. La conceptrice de ces jeux est Ariane Aujoulat, connue sur Twitter sous le pseudo @museolepseC’est en découvrant son premier gamethread que l’idée m’est venue d’en proposer un spécifique au musée de Cluny. Et il nous a semblé évident de faire appel à elle pour le concevoir. Pourquoi créer un gamethread pour le musée de Cluny ? Nous sommes en ce moment en plein chantier de rénovation. Le musée est en travaux de mise en accessibilité, de construction d’un nouveau bâtiment d’accueil, puis de refonte de nos parcours de visite. En conséquence, nous sommes fermés depuis mars 2018 et jusqu’au 14 juillet 2018 – date à laquelle il réouvre partiellement. Mais nous souhaitions continuer à faire vivre le musée et ses collections pendant cette période de fermeture. Ce gamethread, symboliquement lancé le jour de la Nuit Européenne des musées, participe de cette stratégie.

« Nous avons atteint un taux d’engagement de près de 9%, ce qui est exceptionnel »


3) Avez-vous évalué l’impact de l’opération ? 

Oui, et les chiffres sont plus qu’éloquents ! En 24h, le gamethread a touché près de 300 000 personnes. Notre audience est d’un peu moins de 70 000 personnes, autant dire que ce jeu a touché un public bien plus large que nos followers. Plus encore que ce chiffre, les différents tweets ont généré beaucoup de réactions, de commentaires, très positifs, de félicitations, d’encouragements, des commentaires sur les œuvres présentées aussi. Nous avons atteint un taux d’engagement de près de 9%, ce qui est exceptionnel. Les retombées sont très visibles sur le site Internet également. Le gamethread contenait une petite dizaine de liens vers notre site (dans les tweets de fin notamment). On voit clairement un pic de fréquentation du site sur la journée du samedi 19 mai, jour de lancement du gamethread. Et ce sont surtout les notices d’œuvres qui en ont bénéficié.

« Twitter est le réseau avec lequel nous prenons le plus de libertés, dans le ton – parfois décalé – et les contenus »


4) Sur 
les réseaux sociaux, quelle est la ligne éditoriale du Musée ? 

Notre objectif global sur les réseaux sociaux est de faire connaître le musée, ses collections et ses actualités et de véhiculer une image positive du Moyen Âge, sur un ton léger et humoristique, sans trahir ni nos collections, ni notre identité. Les moyens mis en œuvre varient un peu d’un réseau à l’autre. Twitter est le réseau avec lequel nous prenons le plus de libertés, dans le ton – parfois décalé – et les contenus. Nous utilisons aussi ce réseau pour faire connaître nos collections auprès de publics qui ne les connaissent pas et ne s’y intéressent pas forcément. Il nous arrive de lancer des opérations « spéciales » pour des évènements a priori éloignés de nos préoccupations mais qui nous offrent une fenêtre pour faire découvrir nos collections à un public large. Par exemple, lors de la dernière coupe du monde de handball, j’ai fait un live-tweet du match sur le compte du musée. J’illustrais les principales actions de jeu avec des œuvres de nos collections. A la mort de Johnny Halliday, nous avons proposé aux twittos de nous envoyer le titre d’une de ses chansons, à charge pour nous de l’illustrer avec l’une de nos œuvres.

D’autres opérations sont plus spécifiquement dédiés à notre communauté, dans un objectif de fidélisation et d’échange. Par exemple, il y a deux ans maintenant, nous avons lancé un « bingo » des œuvres invitant les participants à réagir à une œuvre que nous leur adressions en fonction d’un tirage au sort. J’essaie aussi, dans la mesure de mes moyens, de relayer ce que font nos partenaires, des initiatives intéressantes concernant le Moyen Âge et l’art médiéval. Sur Instagram, nous privilégions bien entendu les « belles images ». Nos publications sont pour l’essentiel des points de vue sur nos œuvres et dans une moindre mesure sur nos bâtiments : détails, angles de vue surprenants… Sur Facebook, notre présence est plus institutionnelle : création d’évènements pour les moments forts de notre programmation culturelle, focus sur nos œuvres, publications sur les coulisses du musée…

5) Cluny, et plus généralement les musées, ont souvent une communication digitale plus innovante et ludique que d’autres structures (para) publiques, comment l’expliquez-vous ?

En tant qu’institution culturelle, nous pouvons facilement avoir une approche ludique. Dans certains services, je pense par exemple à la santé, à la justice, les enjeux humains sont autrement plus sensibles. Il est sans doute difficile de verser dans l’humour quand des vies sont en jeu dans la pièce d’à côté. Et puis, au sein des musées (mais aussi des archives, des bibliothèques, des centres d’art ou des scènes de spectacle vivant), nous bénéficions de 40 ans d’expériences de démocratisation culturelle pour faire venir les publics dans nos lieux, pour les accueillir et leur proposer des approches diverses de nos collections.

« La hiérarchie a compris l’intérêt de s’adresser à nos publics dans une approche plus conversationnelle que top/down »

Ces expériences se faisaient pour l’essentiel en « présentiel », dans le cadre notamment d’une médiation humaine. Mais c’est un capital précieux que nous pouvons investir dans le numérique et qui rend plus sensible aux questions d’innovation. C’est aussi une approche qui a ouvert les esprits, y compris dans les services de direction, sur l’intérêt de s’adresser à nos publics dans une relation plus conversationnelle que « top/down ». Je suis convaincue que, si l’idée du gamethread a été acceptée et encouragée par ma hiérarchie, on le doit à des décennies de chasses au trésor, de parcours-jeux dans les collections des musées, etc.

(Propos recueillis par Franck Confino)

 


 


3 questions à Ariane Aujoulat

 

1) Pourquoi ce “revival” ? 

L’idée m’est venue un peu par hasard. Je repensais aux livres dont vous êtes le héros qui étaient populaires dans les années 80-90 (j’en créais moi-même lorsque j’étais enfant); je me suis demandé si cela pouvait être adapté à Twitter et c’est le cas! J’expérimente parfois des contenus ou des formules sur Twitter pour m’amuser avec la culture (le jeu #mythemoji en est un autre exemple) et celle-ci a très bien marché.

2) Pourquoi Twitter pour réaliser cette expérience ?

Je suis présente sur Twitter depuis quelques années, c’est un réseau que je maîtrise bien et où les interactions sont faciles. J’apprécie beaucoup les échanges avec les autres utilisateurs et ce type de formule fonctionne très bien dans ce contexte: c’est narratif, interactif et amusant! Twitter est un réseau social qui permet d’expérimenter de nombreuses formules et de stimuler la créativité. D’autres comptes rencontrent beaucoup de succès par ce biais: la Twittérature (récits écrits sur et pour Twitter) est en plein développement.

3) En dehors de Cluny, d’autres musées ont-ils été convaincus ?

Oui, le musée de Cluny a été très réactif mais je suis en ce moment en contact avec d’autres musées et institutions culturelles qui se sont enthousiasmés pour les gamethreads et qui aimeraient commander des jeux semblables. C’est une formule adaptée à tout type de contenus et qui peut aussi intéresser d’autres secteurs. L’important est de réfléchir avec les musées et institutions pour produire un jeu original, instructif et surtout agréable !
(Propos recueillis par Franck Confino)

🔹Franck Confino est ‎consultant digital, formateur, auteur et conférencier. Il est fondateur et membre du COPIL de l’Observatoire socialmedia des territoires.

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